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Récits d'atelier

Ce bol que vous n'osez pas toucher : et si la plus belle vitrine, c'était votre évier ?

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Ce bol que vous n'osez pas toucher : et si la plus belle vitrine, c'était votre évier ?

Il y a ce bol acheté trois cents euros au marché de potiers de Dieulefit, et il y a votre évier. Entre les deux, un dilemme silencieux que personne n'ose vraiment formuler à voix haute. Alors le bol vit sur une étagère, à l'abri de la lumière et des accidents, tourné vers le salon comme une relique. Et vous, chaque matin, vous buvez votre café dans un tasse de supermarché ébréchée depuis 2019.

La pièce mise à l'abri est-elle encore une œuvre vivante ?

C'est la question que nous avons posée à plusieurs céramistes, et leurs réponses ont plus de tranchant qu'une lame de mirette. « Une pièce qu'on n'utilise pas, c'est une pièce morte », tranche une céramiste installée en Provence, qui avoue refuser parfois de vendre à des clients trop « vitrine ». Elle raconte ces acheteurs qui repartent avec une pièce emballée dans trois couches de papier bulle et ne la ressortent que pour impressionner les invités. « Je ne fais pas des bibelots de salon. Je fais des objets qui touchent la lèvre, qui prennent le thé, qui gardent la chaleur d'une soupe. »

D'autres nuancent, bien sûr. Un vase contient déjà une fleur, un plat mural raconte déjà quelque chose. Mais presque tous s'accordent sur un point : la terre cuite a été inventée pour servir, pas pour décorer. Et une glaçure alimentaire, un cul pointé au four à 1280 degrés, c'est fait pour encaisser des dizaines d'années de lave-vaisselle et de dimanches en famille.

Ce que disent les collectionneurs qui osent

Côté acheteurs, le tableau est plus mitigé. Certains assument totalement leur choix. « J'ai payé cette théière le prix d'un bon restaurant, alors je la sors à chaque goûter du dimanche », nous confie une Lyonnaise qui collectionne les grès depuis quinze ans. « Une étoile de plus à la glaçure, une trace de tanin au fond : c'est mon histoire qui s'écrit dessus. »

D'autres avouent une angoisse presque physique. Une fêlure sur une pièce unique, ce n'est pas comme rayer une assiette en série : c'est irrémédiable. On ne rachètera jamais ce bol-là, avec cette coulée de cendre, ce dosé de teintes du potier de ce jour-là. C'est précisément ce qui rend l'objet précieux qui le rend fragile aux yeux de son propriétaire.

Le luxe silencieux de l'usage quotidien

Pourtant, il existe une forme de luxe que les maisons de haute joaillerie ne pourront jamais vendre : celui d'utiliser chaque jour un objet que personne d'autre au monde ne possède. Le geste de prendre le même bol chaque matin, d'en connaître le poids dans la main, l'endroit exact où le pouce se pose sur l'anse. Avec le temps, l'objet cesse d'être une œuvre pour devenir un compagnon. Les Japonais ont un mot pour ce rapport à la chose usée et aimée. Chez nous, on dirait simplement qu'elle a vécu.

Et puis, soyons honnêtes : la terre est plus solide qu'on ne le croit. Un grès bien cuit survit à la brique, à la porcelaine industrielle, à bien des chutes de nos grands-mères. Ce n'est pas parce qu'une pièce est unique qu'elle est en sucre.

Alors, on la sort ou on la laisse en hauteur ?

Il n'y a pas de bonne réponse, seulement des réponses honnêtes. Si votre pièce vous fait plaisir sur une étagère, elle fait son travail. Mais si vous sentez au fond de vous un petit pincement à l'idée qu'elle « ne sert à rien », écoutez ce pincement. Lavez-la à la main les premiers temps, si ça vous rassure. Posez-la sur la table un dimanche. Puis un mardi.

Le potier qui a tourné votre bol y a laissé ses heures, sa terre, ses doutes. La plus belle façon de lui rendre hommage, c'est peut-être de lui donner ce que la plupart des œuvres d'art n'auront jamais : une vraie vie, avec du café dedans.

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